Ni optimiste, ni pessimiste, mais objectif

On tente souvent de diviser les gens en deux catégories : ceux qui voient la moitié pleine du verre et ceux qui voient la moitié vide, les optimistes et les pessimistes. Trop simple, trop réducteur. Car les optimistes passent pour des naïfs (« Comment peux-tu y croire encore quand tu vois que tout va de plus en plus mal ? C’est peut-être parce que tu n’as pas un regard assez avisé sur le monde et que tu ignores donc la profonde tragédie de la vie », il ne manque que le violon pour accompagner ces paroles) ou des égoïstes (« Comment peux-tu être heureux – car les optimistes sont souvent heureux, c’est prouvé – quand tu vois la souffrance du monde ? C’est peut-être parce que tu es égoïste ») alors que les pessimistes passent pour des rabats-joie (« Comment peux-tu ne voir que le malheur, et cette belle fleur qui vient de naître, et cet homme qui a sauvé cet inconnu de la noyade? C’est peut-être parce que tu n’as pas un regard assez avisé sur le monde et que tu ignores donc la profonde beauté de la vie ») ou des éternels insatisfaits (« Comment peux-tu te plaindre que tout va mal alors que tu as de quoi manger, de quoi boire, un logement, une famille… ? Que devraient dire ceux qui n’ont rien ? Tu es égoïste de ne voir que tes problèmes »). Au fond, optimiste ou pessimiste, on nous oppose les mêmes arguments simplistes. Entre les deux, je préfère l’objectivité. En effet, je tente de voir le verre dans son ensemble, avec ce qui lui manque (la moitié vide) mais aussi avec ce qu’il possède (la moitié pleine). C’est cela voir le monde avec objectivité. Et donc avec réalisme. Le bonheur n’est jamais parfait et le malheur n’est jamais total.

Le problème de ceux qui ne voient qu’une moitié c’est qu’ils finissent par ignorer l’autre moitié. Ils sont borgnes alors qu’ils ont deux yeux. Il faut voir le monde avec ses deux yeux.

L’optimiste et le pessimiste revendiquent tous les deux la profondeur de leur vue, pourtant diamétralement opposée, alors qu’en fait ils ne voient que ce qu’ils ressentent eux-mêmes. L’optimiste n’est pas optimiste parce qu’il a vu la joie, mais il voit la joie parce qu’il est optimiste. Le pessimiste n’est pas pessimiste parce qu’il a vu le malheur, mais il voit le malheur parce qu’il est pessimiste.

L’objectif sort de soi et essaie d’avoir une vue d’ensemble qui fait une place au réel, qui ne refuse ni le bonheur des uns ni le malheur des autres. L’objectif seul peut changer le monde car lui seul le connaît. L’optimiste ne voit pas la nécessité d’une amélioration et le pessimiste n’y croit pas. L’objectif, grâce à son regard ouvert, voit la beauté tout autant qu’il voit la laideur et il sait que les deux sont possibles mais qu’aucune n’est totale. L’objectif ne se laisse pas abattre car il voit les améliorations existantes ou possibles mais il ne s’illusionne pas non plus car il voit la force des difficultés à dépasser.

L’objectif a plus de chances d’améliorer le monde car il travaille avec la réalité et non contre elle.

Quand l’objectif soulève le verre, il est conscient qu’il ne soulève pas qu’une des deux moitiés. S’il ne voit que la présence du liquide, il finit par en manquer car il ne voit pas la nécessité d’en rajouter. S’il ne voit que l’absence du liquide, comment fera-t-il pour le boire ?

Les bienfaits de la méditation

http://www.courrier-picard.fr/courrier/Actualites2/Telex/Matthieu-Ricard-moine-du-bonheur-et-scientifique-de-la-meditation

Vivre avec sagesse

Le monde manque de sagesse. Celle-ci n’est pas la sagesse qu’on demande aux enfants quand on leur dit « Sois sage » c’est à dire « Écoute les adultes sans riposter et soumets-toi à toutes leurs exigences » mais, dans un sens, tout le contraire.

Vivre avec sagesse c’est tenter de se rapprocher de l’essence des choses, de l’essence de la morale, de l’essence de la vérité.

Vivre avec sagesse c’est porter une constante et profonde attention au monde qui nous entoure dans l’intention de ne pas nuire, d’abord et de faire le bien, ensuite.

Vivre avec sagesse ce n’est pas vivre avec ascétisme. La sagesse n’est pas privation, elle est libération. Quand elle exige une privation, celle-ci n’est pas un bien qu’on s’interdit mais une injustice qu’on se refuse. Et celui qui se refuse d’être injuste, celui qui se refuse de céder à ses penchants destructeurs, est en effet plus libre que celui qui y cède.

Vivre avec sagesse ce n’est pas être taciturne. Le rire, le vrai, est sage car il est le fruit de l’innocence. La moquerie, elle, est faute morale.

Vivre avec sagesse ce n’est pas vivre en solitaire, mais, tout au contraire, se confronter au monde car la sagesse est un rapport entre soi et le monde.

Vivre avec sagesse n’exige pas d’être savant. Il ne faut pas confondre la sagesse et la culture puisque la seconde n’est pas indispensable à la première et la première est possible sans la seconde.

Vivre avec sagesse ne demande pas d’être vieux. Le jeune peut être sage car la sagesse ne s’acquiert pas avec les années mais grâce à la volonté.

La sagesse n’est pas pacifisme absolu et non-violence extrême. Elle doit savoir faire un juste usage de la force dans la défense des innocents et des vulnérables.

Vivre avec sagesse ce n’est pas vivre avec mollesse. Le sage doit être ferme et doux, tel une main de fer dans un gant de velours.

Vivre avec sagesse ce n’est pas être conformiste mais véritablement rebelle. Et être rebelle ce n’est pas être colérique et incontrôlable. Le vrai rebelle est sage en cela qu’il n’utilise pas la violence mais sa force de caractère.

Vivre avec sagesse doit être l’apanage de tous car la sagesse n’est réservée à personne en particulier.

Vivre avec sagesse c’est avoir une vue large et précise tout à la fois.

Vivre avec sagesse c’est véritablement vivre. Ceux qui manquent de sagesse manquent aussi la profondeur de la vie car ils courent après des ombres.

Vivre avec sagesse c’est rechercher l’être et non le paraître.

Vivre avec sagesse c’est préférer l’amour à la haine, la réflexion au préjugé, le calme à la colère, le partage à l’accumulation, la main tendue au poing serré, le regard direct au regard fuyant, le fond à la forme, l’autocritique à la critique, l’amour de soi à l’amour-propre, la modestie à l’arrogance.

Vivre avec sagesse c’est des fois accepter son ignorance et son insuffisance.

Vivre avec sagesse c’est constamment rechercher la sagesse.

Le monde a besoin de sagesse.

Le manteau

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Conte tiré du livre Nasreddine le fou qui était sage

Une culture peut-elle être porteuse de valeurs universelles ?

La signification du mot « culture » doit d’abord être trouvée (tant bien que mal) avant d’aller plus loin. Premièrement, dans la question initiale, nous avons l’article indéfini « une » qui spécifie qu’il y a donc plusieurs cultures ou sortes de cultures. Ensuite, l’expression « valeurs universelles » s’oppose à « une culture » comme le général au particulier. Il y a ainsi des cultures et des valeurs universelles et celles-ci ne sont pas une et même chose. Inversement, les valeurs universelles ne peuvent pas ne pas venir des différentes cultures. Il y a donc un échange perpétuel entre les « cultures » et les « valeurs universelles » ces dernières n’étant que l’élévation au général des premières. Le danger immédiat est de considérer une culture particulière comme ayant une valeur universelle et ainsi essayer de l’imposer à ceux qui ne verraient pas la « vérité ». Il faut donc dépasser cette difficulté sans tomber dans un relativisme autant dangereux que faux.

La multiplicité des cultures est une évidence en soi. Si nous appelons culture les habitudes de pensée, de comportement, de vie d’une population donnée ainsi que l’état actuel de ses connaissances dans n’importe quel domaine, nous sommes forcés de reconnaître qu’il y a des centaines voire des milliers de cultures sur la Terre. Autant de cultures que de peuples ou ethnies. Il y a ensuite toutes ces cultures disparues ou en train d’apparaître. Les différences de forme et souvent même de fond ne peuvent être niées par celui qui cherche à comprendre. Que ressentir devant la multiplicité des cultures sinon un sentiment de relativisme? Ou, au contraire, un besoin de repli sur soi et de négation de la différence? La deuxième option a été, je crois, la plus prisée et elle l’est toujours. Devant la différence il y a souvent le déni de cette différence, ce déni conduisant souvent à la hiérarchisation. Confrontés à l’inconnu (et à l’incompris) la tendance est souvent au dénigrement. La peur et l’habitude sont deux des facteurs les plus importants de ce dénigrement. Elles ont la source dans l’ignorance. C’est ainsi que, convaincus de la supériorité de leur culture, les Européens ont colonisé le monde en essayant de « civiliser » les « sauvages ». Ce complexe de supériorité n’est par contre pas propre aux Européens. Disons que c’est presque un instinct de conservation. Devant la peur et l’incompréhension générées par la différence, le plus facile est de vouloir éradiquer celle-ci. La confusion faite entre « culture » et « humanité » est dès lors très grave car elle conduit à affirmer qu’il y aurait une culture proprement humaine, bonne, élevée, civilisée et une autre culture barbare, mauvaise, basse, inhumaine. Suit donc le désir d’améliorer cette dernière, et tous les moyens, même « barbares », sont bons car la fin justifie les moyens. Investis d’une mission civilisatrices, nous croyons pouvoir tout nous permettre. Combien de crimes au nom de la civilisation! Combien d’injustices au nom de l’honnêteté! Combien de violences au nom de la paix!

Derrière le désir de « civiliser » se cache souvent le plaisir de dominer. La seule vraie manière de démontrer, à supposer qu’on le puisse, la supériorité d’une idée ou d’un comportement est de les appliquer, donc de donner l’exemple. Il n’y a aucune raison, au fond, qui donnerait à une culture l’avantage sur une autre. Il n’y a pas de vérité, il n’y a que des interprétations. Rien ne dit qu’il est mieux et supérieur moralement parlant de porter un pantalon qu’un kilt, de découvrir ses cheveux plutôt que son dos, de croire en Dieu plutôt qu’en Allah, d’aimer Cezanne plutôt que Rembrandt, d’être lettré plutôt qu’analphabète, Français que Gabonais, homme que femme, hétérosexuel qu’homosexuel…Il y a des différences qui ne sont pas du ressort des hommes, personne ne choisit son lieu de naissance, ses goûts ou ses envies. De quel droit aller donc et dire que telle façon de vivre est mauvaise et essayer de la changer par la violence et l’intimidation? De quel droit s’immiscer dans les affaires internes d’un autre peuple? La simple utilisation de la force prouve que la vérité qu’on veut apporter n’est pas si évidente que cela. Et, si elle n’est pas évidente, c’est peut-être parce qu’elle n’est que culturelle, c’est à dire spécifique à un peuple donné.

Nous arrivons ainsi à affirmer le relativisme total des cultures. Aucune culture n’est supérieure à l’autre, aucune n’est meilleure ou pire, toutes sont égales quoique différentes, toutes ont leurs raisons d’être et leur intérêt, toutes doivent exister, coexister. Il y a certes des problèmes inhérents à chaque culture mais ce n’est pas la culture en elle même qui est problématique. Pourtant, il ne faut pas se tromper sur le relativisme et tomber dans l’acceptation de tout au nom du droit à la différence.

Comme dit plus haut, il y a des problèmes inhérents à une culture donnée, problèmes qui ont peut-être été résolus dans une autre culture. L’échange et l’interaction entre les cultures doivent non seulement être libres mais encouragés. Si différence ne rime pas avec hiérarchisation, elle ne doit pas non plus rimer avec indifférence. Le fait est que s’il est interdit et impossible de faire des hiérarchies entre les cultures, nous ne pouvons pas nous empêcher de voir qu’à l’intérieur d’une certaine culture des choses ne vont pas dans le « bon sens ». Nous critiquons souvent quelque chose au nom d’un idéal que nous croyons possible et meilleur. Et critiquer ne veut pas dire nier, mais ouvrir et partager. La critique se fait souvent avec le secours d’un idéal de vie que l’autre personne n’ignore pas totalement. L’exemple classique est celui de l’excision. Il ne faut pas critiquer cette pratique au nom des prétendues valeurs occidentales mais au nom des valeurs mêmes de la culture dans laquelle elle existe. Il y a, je crois, une base commune à toutes les cultures, aussi éloignées qu’elles soient dans l’espace et le temps. Aucune société, aucune culture ne peuvent survivre sans certaines règles de base, acceptées, en principe, par tous. Même les gangs ont des règles, et j’aurais tendance à dire surtout eux. Au delà de toutes les différences de surface, il y a un fond commun à toutes les cultures. Prenons l’exemple de l’inceste. Je crois que cette pratique est interdite dans toutes les cultures du monde, mais pas de la même façon. Pour certains il est incestueux de coucher avec son oncle, pour d’autres avec son père, pour d’autre que sais-je encore? Le meurtre doit aussi être interdit, sous certaines conditions, dans toutes les cultures. Toutes les cultures parlent de tolérance, d’amitié, d’amour, de respect, de justice, d’honnêteté et de leurs contraires. Certes, les définitions diffèrent d’une culture à l’autre voire même d’une personne à l’autre. Mais les mots ou les concepts sont imprégnés dans la conscience de tous.

Dire qu’une culture donnée est plus ouverte qu’une autre, n’est pas, en soi, ethnocentrique. Il ne s’agit pas de dire que telle chose est meilleure parce qu’elle vient de sa culture mais qu’elle est meilleure parce que si d’autres pouvaient la choisir, ils la choisiraient. La séparation de la religion et de l’État n’est pas bonne parce qu’elle a pris naissance dans la culture occidentale mais parce qu’elle permet l’expression de la différence, parce qu’elle ouvre à plus de tolérance et de compréhension, valeurs prônées par toute culture, mais appliquées seulement par certaines.

Les vraies valeurs ne peuvent être qu’universelles. Ce qui est culturel n’a qu’une valeur relative. L’universel dépasse toutes les cultures même s’il s’en nourrit. Avant d’être Français, Chinois ou Indiens, nous sommes tous Hommes et en tant qu’Hommes nous avons certains droits qui doivent être inaliénables, quelle que soit la culture dans laquelle le hasard nous a faits naître. Il est absolument injuste d’imposer à un être une culture qu’il n’a pas choisie. En tant que personne chacun a droit à mener sa vie en liberté et pour le meilleur. Les cultures qui empêchent le développement spirituel, physique et intellectuel des Hommes sont des cultures qui vont à l’encontre des intérêts fondamentaux de l’humanité, ce sont des cultures qui interprètent l’universel d’une manière intéressée (pour garder le pouvoir en place ou les richesses acquises par exemple) et qui s’opposent à l’instinct de liberté des hommes. Ces cultures qui prennent la forme de l’oppression doivent être combattues et modifiées, et cela au souhait même de ceux qui les subissent et non au nom d’un impérialisme quelconque.

L’universel existe mais il reste à trouver. Souvent, la multiplicité des cultures et leur influence sur notre psychique nous empêchent de le voir mais il est toujours là et nous devons inlassablement le chercher. La seule chance de bonheur sur Terre est la reconnaissance de l’universel alors que le combat pour la domination a toujours été notre malheur.

Certaines idées ou coutumes sont plus proches de l’universel que d’autres mais elles n’appartiennent pas à une culture donnée, elles appartiennent au patrimoine de l’humanité. En somme, aucune culture n’est supérieure à l’autre. Mais il y a certainement des idées et des comportements qui sont supérieurs à d’autres idées ou comportements. Tout ne se vaut pas. Tout n’a pas la même valeur. Si une culture peut atteindre des valeurs universelles, elle ne peut pas être elle-même une valeur universelle. Il ne faut en aucun cas essayer d’éradiquer les particularités culturelles qui ne portent aucune atteinte directe et intentionnelle aux droits fondamentaux des êtres sensibles. La différence est une richesse. Et reconnaître cette différence comme une richesse c’est le propre des valeurs universelles . L’universel est la reconnaissance, l’acceptation et l’encouragement du particulier tant que ce particulier ne porte pas atteinte à l’existence même de la particularité. Les différentes cultures ne sont que les branches, plus ou moins belles et saines, d’un même tronc qui est l’universel.

Avec le temps…

Va, tout s’en va. Nous ne sommes qu’un instant dans « l’éternité ». Une poussière d’étoiles, un organisme insignifiant dont rien et personne ne se rappellera dans quelques centaines d’années. Souvent dans encore moins de temps. Et qu’aura été notre petite vie ? Qu’aurons nous laissé ? Du néant. « Chaque pas dans la vie est un pas vers la mort » disait Cioran. Quoi de plus vrai ? Nous venons du néant, jetés dans l’existence, obligés de la supporter, pour retourner ensuite dans le même néant. C’est peut-être inutile comme question, mais pourquoi ? Pour quoi ? (Je parle ici dans une perspective plutôt agnostique, voire athée). Pourquoi cette absurdité qu’est la vie ? N’est-on pas comme Sisyphe dont parle Camus, qui était condamné à monter sur la montagne une grosse pierre pour la voir à chaque fois retomber ? Et cela à l’infini.

Quoi de plus absurde ? Quoi de plus inutile à l’univers qu’une vie d’homme ? Quoi de plus ridicule que nos quêtes d’argent, de succès voire d’amour ou d’amitié ? Quoi de plus ridicule que nos vêtements, nos voitures, nos bâtiments, nos livres ? On se précipite tous dans le néant et de ce qui aura été plus rien n’aura de sens. C’est là la réalité de l’existence. Créez, tout sera détruit. Espérez, tout s’évanouira. Aimez, tout sera oublié. Vivez, tout sera inanimé. Comment vivre avec cette peur presque quotidienne ? Tout ce qu’on fait n’est-il pas pour se divertir dans le sens pascalien du mot et pour se voiler la face ? Mais la mort et le néant (j’ai peut-être fait un pléonasme) sont là, derrière chacun de nos gestes et plus on essaie de les couvrir, plus ils apparaissent dans toute leur froideur. « Tu es vivant aujourd’hui, tu seras mort demain et encore plus après-demain » chantait Aznavour. Pensez à vous, un petit être sur cette planète dans un univers immense (voire illimité d’après certaines théories…).

D’après la théorie du Big-bang, l’univers  aurait 15 milliards d’années. D’après cette même théorie, il serait en expansion. Finira-t-il par se contracter ? Et si oui, combien de fois ce processus a-t-il eu lieu ? Supposons que l’éternité existe. Ainsi il a pu y avoir une infinité de Big-bang (ou plutôt il y aura une infinité car on ne peut pas parler de l’infini au passé). Vous, moi, faisons partie d’un de ces processus répétitifs. (N’oublions pas que je ne fais que supposer). On a peut-être pu exister une autre fois et on existera encore peut-être. Mais on ne le saura pas. Et si tout, à un grand intervalle de temps, se répétait indéfiniment ? Ne revenons-nous pas au héros de Camus ? Quoi de plus absurde : cette répétition vide de sens ou l’unicité (tout aussi vide) de l’existence ? Ne vous sentez vous pas petit dans tout cela ? Voyez vous un vrai sens à votre existence dont seulement quelques personnes sont au courant ? Quel est le rôle d’une fourmi dans l’univers ? Et d’une feuille d’arbre ? Et d’une fleur ? Et de l’homme ? Aucun précisément.

 

     « Vivons puisque la vie n’a pas de sens ! » disait par ailleurs, Cioran. Oui le néant nous attend, oui la mort nous fait peur, oui la vie est absurde, oui l’existence est contingente, oui l’homme est insignifiant au regard de l’univers. Mais « même si l’univers l’écrasait, l’homme  serait encore plus noble car lui, il sait qu’il meurt. »(Pascal) Est-ce le néant, est-ce la mort, est-ce l’absurdité qui nous empêchent de vivre pleinement ? Non, car, comme disait Epicure, « la mort n’est rien pour nous car, quand nous sommes là, elle n’est pas encore et quand elle est là, nous ne sommes déjà plus ». La mort serait absence de sensation. Logiquement donc nous n’avons pas à la craindre. C’est la pensée de la mort qui nous fait souffrir. Et sachez que s’il existe une façon de mal vivre sa mort, c’est celle-la : mal vivre sa vie. S’il y a une seule victoire que la mort peut avoir sur nous c’est de nous détruire l’existence, en nous guettant à chaque coin de rue, à chaque geste, à chaque projet, à chaque espoir. La mort doit être là seulement pour nous rappeler de ne pas oublier de vivre. « Profitez, soyez heureux tant que vous le pouvez » paraît-elle nous dire. « Tu ne peux pas arrêter ce jour, mais tu peux ne pas le perdre » rappelait une inscription latine. Ne nous faisons pas plus de mal que nécessaire. Le néant n’est pas là. On vit « au milieu de l’extraordinaire ». Rien n’est banal, tout est merveilleux. Et la beauté est surtout dans l’instant. Qui serait heureux de manger 24h sur 24 ? Qui serait heureux de faire l’amour toutes les demi-heures ? Sans dire qu’il n’y a pas de bonheur sans malheur, il faut reconnaître qu’un bonheur trop long et presque inchangé deviendrait banalité. Le divers est vie, l’éternel est néant. La vie est merveilleuse car elle est à chaque fois nouvelle.

Essayons de voir quel miracle nous sommes en train de vivre : il y a quelques dizaines d’années, nous étions néant (représentons ce néant par une ligne droite). D’un coup, nous sommes apparus dans la vie, qui coexiste avec le néant (représentons la vie et l’univers sous une forme ovale, comme le ballon de rugby). Nous sommes maintenant dans cette immensité et au milieu du merveilleux. Nous, qui venons du néant, nous avons de quoi nous émerveiller. Le néant qui nous suit est encore une ligne droite après le « ballon ». Voyez-vous, le temps qui précède notre « entrée » dans l’Univers et surtout celui qui la suit est immense. Mais le temps d’une vie est encore « plus immense », car il est riche, il est nouveau, il est miraculeux. Le sourire pur d’un enfant, un « je t’aime » sincère, un regard, une pensée, une fleur, un rayon de soleil, un bâtiment, une voiture etc. sont le produit d’au moins 15 milliards d’années d’évolution. Ils n’ont donc rien de banal. La vie n’est pas banale, c’est l’homme qui, malheureux, a projeté son pessimisme sur le monde. Je sais, nous avons tous des problèmes, des malheurs, des peurs. Mais ne les laissons pas détruire cette unique (peut-être) chance d’admirer et de vivre. Nous sommes encore dans le « ballon », nous pouvons encore nous émerveiller. Le jour se lève encore…Profitons de l’existence et nous vaincrons le néant. C’est cela le sens de la vie. Il se résume à la vie. Oui nous allons mourir, oui le malheur existe, oui tout disparaîtra. Mais doit-on ne pas profiter des bienfaits du Soleil parce qu’il disparaîtra dans quatre milliards d’années ? Doit-on ne pas manger aujourd’hui parce que nous aurons faim demain ? Doit-on ne pas être heureux aujourd’hui parce que nous serons malheureux demain ? Non, justement ! C’est parce que le Soleil disparaîtra qu’il faut en profiter, c’est parce que demain nous serons affamés qu’il faut manger quand nous en avons l’occasion, c’est parce que demain nous pleurerons qu’il faut sourire aujourd’hui. C’est parce que la vie finira qu’il faut la vivre. Vivons comme si nous devions mourir demain. Mais non pas d’après la devise « après moi le déluge ». Disons « je t’aime » à quelqu’un qui nous est cher, sourions à un(e) inconnu(e), soyons bienveillants, soyons ouverts, émerveillons-nous. La vie est immense, nous n’avons pas le temps de tout découvrir. Et heureusement. Ne mourrons pas avant terme. Tant que la vie existe, tout est possible. Tant que la vie existe, l’espoir ne doit pas mourir. Il n’y a pas de bonheur sans vie, mais seulement des vies sans bonheur. Dostoïevski a dit « si vous voulez être heureux, soyez-le ». Oui, même si tout n’est pas simple. Le bonheur s’invente. Nous sommes vivants, nous pouvons encore l’inventer. Nous n’essayons jamais tout pour être heureux. Ainsi, ne disons pas « le bonheur n’est pas fait pour moi » mais plutôt « je n’ai pas trouvé la bonne méthode » ou « s’il existe pour d’autres, il existe sûrement pour moi aussi ». Nous allons mourir. Aujourd’hui, demain, dans cinquante ans. Mais avant, vivons. Vivons vraiment. Non pas pour économiser de l’argent, non pas pour acheter beaucoup d’objets, mais pour sentir et s’émerveiller. La banalité est dure à vaincre, mais faisons comme l’enfant qui découvre. Il reste énormément de choses à découvrir. Ce miracle dans le néant, la vie, ne doit pas passer « à côté » de nous. La vie est en nous, laissons-la s’épanouir. L’univers est si grand, le néant si petit. Notre destin est celui-ci, notre bonheur celui-là. Néant. Vie… Néant.