La morale appliquée aux animaux

8. – Les formes dérivées du principe premier de la morale selon Kant.

Kant a, comme on sait, donné une seconde formule du principe premier de sa morale : cette fois, ce n’est plus, comme tout à l’heure, une formule détournée, une indication de la manière dont il faut le chercher, c’est une expression directe. Il commence, dès la page 63, R. 55 à préparer le terrain, à l’aide d’une définition très étrange, ambiguë, disons mieux, peu loyale, de ces deux idées: fin et moyen ; alors qu’il serait si simple de définir ainsi: la fin est le motif direct d’un acte de volonté ; le moyen en est le motif indirect (simplex sigillum veri) [la simplicité est le signe de la vérité]. Mais lui, à la faveur de ses étonnantes définitions, sournoisement il parvient jusqu’à cette proposition : « L’homme, et en général tout être raisonnable, est une fin en soi. » – Ici, je dois faire cette simple remarque: que d’ « être une fin en soi », c’est une chose inconcevable, une contradictio in adjecto. Être une fin, c’est être l’objet d’une volonté. On ne peut donc être une fin que par rapport à une volonté, c’est d’elle qu’on est la fin, c’est-à-dire, d’après ce qui précède, le motif direct. C’est dans cette position relative que l’idée de fin a un sens; tirez-la de là, elle perd sa signification. Or ce caractère relatif exclut nécessairement toute idée de « en soi ». « Fin en soi », autant vaut dire : « Ami en soi, – Ennemi en soi, – Oncle en soi, – Nord ou Est en soi, – Dessus ou dessous en soi », etc. Maintenant pour aller au fond, cette idée de « fin en soi » soulève la même objection que celle du  devoir absolu: une même pensée cachée, bien plus inconsciente, se trouve sous l’une et l’autre: c’est la pensée théologique. – La notion de « valeur absolue » ne vaut pas mieux: c’est à cette prétendue, à cette inconcevable  « fin en soi », que cette valeur appartiendrait. Mais ici encore, pas de grâce: il faut que j’imprime sur cette idée la, marque : contradictio in adjecto. Toute valeur est une grandeur mesurable, et par suite sujette à un double rapport: elle est relative, en ce qu’elle s’applique à un objet; et elle est comparative, en ce qu’elle résulte d’une comparaison entre cet objet et un autre. Hors de ces deux rapports, le terme de valeur n’a plus ni portée ni sens. Ce sont là des choses trop claires pour qu’on insiste plus sur cette analyse. – Mais si ces deux définitions offensent la logique, voici qui offense la morale: c’est cette proposition (p. 65, R 56), que les êtres sans raison (les bêtes par conséquent) sont des choses, doivent être traités comme des moyens qui ne sont pas en même temps des fins. D’accord en ce point avec lui-même, l’auteur, dans les Éléments métaphysiques de la doctrine de la vertu, § 16, dit expressément ceci: « L’homme ne saurait avoir d’obligation envers aucun être autre que l’homme » ;  et § 17: « La cruauté envers les bêtes est la violation d’un devoir de l’homme envers lui-même: elle émousse en l’homme la pitié pour les douleurs des bêtes, et par là affaiblit une disposition naturelle, de celles qui concourent le plus à l’accomplissement du devoir envers les autres hommes ».  – Si donc l’homme doit compatir aux souffrances des bêtes, c’est pour s’exercer; nous nous habituons sur elles, comme in anima viIi, à éprouver la compassion envers nos semblables. Et moi, d’accord avec toute l’Asie, celle qui n’a pas été atteinte par l’Islam (c’est-à-dire par le judaïsme), je dis que de telles pensées sont odieuses et abominables. (…)

4. – En effet, une compassion sans bornes qui nous unit avec tous les êtres vivants, voilà le plus solide, le plus sûr garant de la moralité: avec elle, il n’est pas besoin de casuistique. Qui la possède, sera bien incapable de causer du dommage à personne, de violenter personne, de faire du mal à qui que ce soit; mais plutôt pour tous il aura de la longanimité, il pardonnera, il aidera de toutes ses forces, et chacune de ses actions sera marquée au coin de la justice et de la charité. En revanche, essayez de dire: « Cet homme est vertueux, seulement il ne connaît pas la pitié ». Ou bien: « C’est un homme injuste et méchant; pourtant il est compatissant ».  La contradiction saute aux yeux. – A chacun son goût; mais pour moi, je ne sais pas de plus belle prière que celle dont les anciens Indous se servent pour clore leurs spectacles (comme font aujourd’hui les Anglais à la fin de leur prière pour le roi). Ils disent: « Puisse tout ce qui a vie être délivré de la souffrance! ». (…)

7. – Une autre preuve que le motif moral ici proposé est bien le vrai, c’est qu’avec lui les animaux eux-mêmes sont protégés: on sait l’impardonnable oubli où les ont méchamment laissés jusqu’ici tous les moralistes de l’Europe. On prétend que les bêtes n’ont pas de droits; on se persuade que notre conduite à leur égard n’importe en rien à la morale, ou pour parler le langage de cette morale-là, qu’on n’a pas de devoirs envers les bêtes: doctrine révoltante, doctrine grossière et barbare, propre à l’Occident, et qui a sa racine dans le judaïsme. En philosophie toutefois on la fait reposer sur une hypothèse admise contre l’évidence même d’une différence absolue entre l’homme et la bête: c’est Descartes qui l’a proclamée sur le ton le plus net et le plus tranchant, et en effet, c’était là une conséquence nécessaire de ses erreurs. La philosophie Cartésiano-Leibnizio-Wolfienne avait, à l’aide de notions tout abstraites, bâti la psychologie rationneIle, et construit une anima rationalis immortelle; mais visiblement le monde des bêtes, avec ses prétentions bien naturelles, s’élevait contre ce monopole exclusif, ce brevet d’immortalité décerné à l’homme seul; et silencieusement, la nature faisait ce qu’elle fait toujours en pareil cas: elle protestait. Nos philosophes sentant leur conscience de savants toute troublée, durent essayer de consolider leur psychologie rationnelle à l’aide de l’empirique: ils se mirent donc à creuser entre l’homme et la bête un abîme énorme, d’une largeur démesurée: par là ils nous montraient, en dépit de l’évidence, une différence irréductible. C’est de tous ces efforts que Boileau riait déjà :

« Les animaux ont-ils des universités? Voit-on fleurir chez eux des quatre facultés? »

Avec cette théorie, les bêtes auraient fini par ne plus savoir se distinguer elles-mêmes d’avec le monde extérieur, par n’avoir plus conscience d’elles-mêmes, plus de moi! Contre ces déclarations intolérables, il suffit d’un remède: jetez un seul coup d’œil sur un animal, même le plus petit, le dernier, voyez l’égoïsme immense dont il est possédé : c’est assez pour vous convaincre que les bêtes ont bien conscience de leur moi, et l’opposent bien au monde, au non-moi. Si un cartésien se trouvait entre les griffes d’un tigre, il apprendrait, et le plus clairement du monde, si le tigre sait faire une différence entre le moi et le non-moi! A ces sophismes des philosophes répondent les sophismes du peuple: tels sont certains idiotismes, notamment ceux de l’allemand qui, pour le manger, le boire, la conception, l’enfantement, la mort, un cadavre, quand il s’agit des bêtes, a des termes spéciaux, tant il craindrait d’employer les mêmes mots que pour les hommes: il réussit ainsi à dissimuler, sous la diversité des termes, la parfaite identité des choses. Les langues anciennes ne connaissaient pas cette synonymie-là, et naïvement elles appelaient d’un même nom des choses qui sont les mêmes ; il faut donc que ces idées artificielles soient une invention de la prêtraille d’Europe : un tas de sacrilèges, qui ne savent par quels moyens rabaisser, vilipender l’essence éternelle qui vit au fond de tout être animé. Par là ils sont arrivés à établir en Europe ces méchantes habitudes de dureté et de cruauté envers les bêtes, qu’un homme de la Haute-Asie ne saurait voir sans une juste horreur. En anglais, nous ne trouvons pas cette infâme invention : cela sans doute tient à ce que les Saxons, au moment de la conquête d’Angleterre, n’étaient point encore chrétiens. Toutefois on en retrouve le pendant, dans cette particularité de la langue anglaise: tous les noms d’animaux y sont du genre neutre, et par suite quand on veut les remplacer, on se sert du pronom it (il au neutre), absolument comme pour les objets inanimés; rien de plus choquant que cette façon, surtout quand on parle des primates, du chien par exemple, du singe, etc. : on ne saurait méconnaître là une fourberie des prêtres pour rabaisser les animaux au rang des choses. Les anciens Égyptiens, pour qui la religion était l’unique affaire de la vie, déposaient dans les mêmes tombeaux les momies humaines et celles des ibis, des crocodiles, etc. : mais en Europe, ce serait une abomination, un crime, d’enterrer le chien fidèle auprès du lieu où repose son maître, et pourtant c’est sur cette tombe parfois que, plus fidèle et plus dévoué que ne fut jamais un homme, il est allé attendre la mort. – Si vous voulez reconnaître jusqu’où va, pour l’apparence phénoménale, l’identité entre la bête et l’homme, rien ne vous y conduira mieux qu’un peu de zoologie et d’anatomie: que dire, quand on voit aujourd’hui (1839) un anatomiste cagot se travailler pour établir une distinction absolue, radicale, entre l’homme et l’animal, allant même jusqu’à s’en prendre aux vrais zoologistes, à ceux qui, sans lien avec la prêtraille, sans platitude, sans tartuferie, se laissent conduire par la nature et la vérité; jusqu’à les attaquer ; jusqu’à les calomnier!

Il faut vraiment être bouché, avoir été endormi comme au chloroforme par le foetor judaïcus1, pour méconnaître cette vérité: que dans l’homme et la bête, c’est le principal, l’essentiel qui est identique, que ce qui les distingue, ce n’est pas l’élément premier en eux, le principe, l’archée, l’essence intime, le fond même des deux réalités phénoménales, car ce fond, c’est en l’un comme en l’autre la volonté de l’individu; mais qu’au contraire, cette distinction, c’est dans l’élément secondaire qu’il faut la chercher, dans l’intelligence, dans le degré de la faculté de connaître: chez l’homme, accrue qu’elle est du pouvoir d’abstraire, qu’on nomme Raison, elle s’élève incomparablement plus haut; et pourtant, cette supériorité ne tient qu’à un plus ample développement du cerveau, à une différence dans une seule partie du corps, et encore, cette différence n’est que de quantité. Oui, l’homme et l’animal sont, et pour le moral et pour le physique, identiques en espèce; sans parler des autres points de comparaison. Ainsi on pourrait bien leur rappeler, à ces occidentaux judaïsants, à ces gardiens de ménagerie, à ces adorateurs de la Raison, que si leur mère les a allaités, les chiens aussi ont la leur pour les nourrir. Kant est tombé dans cette faute, qui est celle de son temps et de son pays : je lui en ai déjà fait le reproche. La morale du christianisme n’a nul égard pour les bêtes: c’est en elle un vice, et il vaut mieux l’avouer que l’éterniser (…). Entre la pitié envers les bêtes et la bonté d’âme il y a, un lien bien étroit: on peut dire sans hésiter, quand un individu est méchant pour les bêtes, qu’il ne saurait être homme de bien. On peut d’ailleurs montrer que cette pitié et les vertus sociales ont la même source. On voit par exemple les personnes d’une sensibilité délicate, au seul souvenir d’un moment où par mauvaise humeur, par colère, échauffés peut-être par le vin, elles ont maltraité leur chien, ou leur cheval, ou leur singe, sans justice ou sans nécessité, ou plus que de raison, être saisies d’un regret aussi vif, se trouver aussi mécontentes d’elles-mêmes, qu’elles pourraient l’être au souvenir d’une injustice exercée contre un de leurs semblables et que leur conscience vengeresse leur rappelle.

NOTE :

1. [la puanteur juive] la question de l’antisémitisme de Schopenhauer est plus complexe qu’il n’y paraît. Il convient en effet de le distinguer de son hostilité philosophique au judaïsme, entaché, à ses yeux, de trois défauts rédhibitoires: le réalisme, le monothéisme et l’optimisme, auxquels Schopenhauer oppose son idéalisme, son athéisme et son pessimisme. Quant à l’antisémitisme proprement dit, il est incontestable, mais limité. Schopenhauer soupçonne que « les défauts connus des juifs, inhérents à leur caractère national, sont peut-être surtout imputables à la longue et injuste oppression qu’ils ont subie ». (Parerga…, trad. fr. in Ethique, droit et politique, pp. 110-111). « Qu’ils jouissent des mêmes droits civils que les autres, l’équité le réclame » (ib.). Mais Schopenhauer leur refuse les droits politiques, parce qu’ils « sont et restent un peuple étranger » (ib., p.112).

Source

Lette d’un monde végan

Chers amis et co-activistes,

Au moment où la plupart des organisations pour les droits des animaux sont activement en train de promouvoir, préconiser et valoriser les produits animaliers et les méthodes d’élevage « humains », je vous écris au nom de trois bénéficiaires de cette clémence.

Pour l’industrie ils sont connus en tant qu’unités de production n°6, n°35 et n°67 595. Pour le consommateur « compatissant », ils sont connus en tant qu’étiquettes de bonne conscience : « le lait bio », « le veau rosé » et « les œufs bio ». Aux défenseurs du bien-être ils sont connus en tant qu’ « alternatives humaines ». Entre eux ils se connaissent en tant que mère, fils, sœur, ami. Pour eux-mêmes, ils sont simplement ce que vous et moi nous sommes pour nous-mêmes : un monde auto-conscient et autocontrôlé d’expériences subjectives, d’émotions, de peurs et de souvenirs– quelqu’un avec la certitude absolue que sa vie vaut le coup de vivre.


N°6 est mère pour la première fois.
Elle est frénétique. Son enfant a disparu. Elle arpente désespérément dans son enclos, beuglant, pleurant et appelant son petit qu’elle a perdu, craignant le pire ; ses peurs sont confirmées. Elle est l’une des milliers de femelles sans défense qui est née dans la pittoresque et verdoyante ferme de lait biologique. Elle passera sa courte vie en deuil, perdant enfant après enfant. Elle sera traite inlassablement au travers de nombreux cycles de grossesse et de deuil. Sa seule expérience de maternité sera celle de la pire perte d’une mère. A la fleur de son âge son corps cédera, son esprit se brisera, sa « production » de lait déclinera et elle sera envoyée à l’abattage horrifiant avec d’autres mères en deuil et épuisées comme elle.

Elle
est le visage du lait biologique.

N°35 est un bébé de deux jours.
Son cordon ombilical est encore attaché, son pelage est encore recouvert des fluides d’accouchement, ses yeux encore flous, ses jambes tremblotantes. Il pleure pitoyablement pour sa mère. Personne ne répond. Il vivra sa courte vie en tant qu’orphelin, sa seule expérience d’amour maternelle sera celle de se languir de sa mère, sa seule expérience de connexion émotionnelle, celle de l’absence.
Bientôt, le souvenir de sa mère, de son visage, sa voix, sa senteur auront fané, mais la douloureuse et irrépressible aspiration à sa chaleur sera toujours là. A l’âge de quatre mois, lui et les autres orphelins comme lui seront entassés dans des camions et amenés à l’abattoir.
Même traîné sur le sol de l’abattoir, il sera toujours en train de chercher sa mère, désirant toujours désespérément sa présence encourageante, surtout dans ces moments sombres où il sera effrayé et aura besoin d’elle plus que jamais – au milieu des visions d’horreur, des bruits et des odeurs de la mort autour de lui. Dans sa détresse, dans sa recherche d’un peu de consolation et de protection, il, comme la plupart de petits veaux, va essayer de téter les doigts de son tueur.

Lui est le visage du « veau rosé » que les « patrons de restaurants responsables » sont encouragés à proposer à leur menu

 

N°67 595 est l’une des 80 000 poules dans un établissement familial d’œufs biologiques. Elle n’a jamais vu le soleil ni senti l’herbe sous ses pieds, elle n’a jamais rencontré sa mère. Ses yeux piquent à cause des fumées brûlantes d’ammoniac, son corps déplumé est couvert de blessures et d’abrasions, ses os sont cassants à cause de l’épuisement par la production d’œufs, son bec coupé est palpitant de douleur. Elle est exténuée, épuisée et défaite. Après toute une vie de privation sociale, psychologique, émotionnelle et physique, elle s’en sort en picorant des cibles fantômes pendant des heures sans fin. Elle a deux ans et sa vie est terminée. Sa production d’œufs a diminué et on s’en débarrassera par les moyens les moins chers – elle sera gazée avec les autres 80 000 poules de sa communauté. Cela prendra trois jours complets pour finir le travail. Pendant deux longues journées elle entendra les bruits et respirera les odeurs de ses sœurs en train de mourir dans les bidons de gaz à l’extérieur de son étable. Et à la troisième journée ce sera à son tour. Elle sera attrapée par ses jambes et amenée dehors pour la première fois de sa vie et, comme toute un chacune de ces 80 000 poules épuisées, comme chacune de ces 50 milliards de victimes annuelles de notre appétit, elle se battra pour continuer à vivre et elle n’acceptera aucune explication et aucune justification pour être privée de sa pathétique vie unique.

Elle est le visage des « œufs biologiques » dont nous encourageons l’utilisation par les campus universitaires, les entreprises et les consommateurs.

 

Ce sont les « bénéficiaires » de pratiques de « l’agriculture humaine » que nous, les défenseurs d’animaux, sommes en train de développer, promouvoir, et récompenser publiquement en encourageant les consommateurs « compatissants » à acheter les produits que nous ne connaissons pas comme étant autre que de la misère. Les pratiques tellement « humaines » que, si nous étions forcés à les endurer, nous ne pourrions les décrire comme humaines.

Nous, les activistes, savons qu’il n’existe pas d’élevage compatissant, responsable ou éthique à aucune échelle. Nous savons que la seule alternative éthique et humaine est la vie végétalienne.

Pourquoi sommes-nous si peu nombreux à dire la vérité ? Pourquoi décrivons-nous les produits « biologiques » en tant qu’humains alors que nous connaissons l’horreur que ces pratiques infligent sur leurs victimes ? Pourquoi nous mentons-nous à nous même et au public sur le fait que l’élevage « responsable » est tout sauf un mythe, une combine de marketing, un label trompeur ? Pourquoi tant parmi nous abandonnent les vies animales en encourageant la consommation de leur chair, œufs et lait, quand notre seul devoir est de nous battre pour leurs vies comme si c’étaient les nôtres ? Pourquoi soutenons-nous la pratique de la consommation d’animaux quand nous la savons si brutale, inexcusable, excessive et complètement inutile ? Pourquoi récompensons-nous les consommateurs qui en demandent plus alors que l’élimination de cette pratique est notre lutte principale ? Pourquoi renforçons-nous et encourageons-nous les présomptions spécistes du monde, quand notre travail, notre seule tâche en tant qu’éducateurs végétaliens et activistes est de défier et de changer ces préjugés en offrant une nouvelle façon de considérer les animaux non-humains, une nouvelle manière d’interagir avec eux, un nouveau mode de vie, une nouvelle manière d’être dans le monde ?

Beaucoup d’entre nous justifient notre approbation de produits animaliers « humains » et notre poursuite de réformes sociales en disant que le monde n’est pas prêt à changer, qu’il pourrait ne jamais devenir végétalien, que le meilleur que l’on puisse accomplir est de réduire la souffrance des animaux condamnés aujourd’hui. Mais ce n’est pas vrai. Ce n’est pas un fait. C’est une peur – une peur d’agir, un échec de volonté, une attitude défaitiste et, en fin de compte une prophétie qui s’accomplit d’elle-même.


La vérité c’est que le monde peut changer. En effet, le monde a déjà changé beaucoup de fois auparavant, et il a changé de façons qui semblaient impossibles à ce moment là. La vérité c’est que le monde changera, mais seulement si nous travaillons dans le but de ce changement. Il restera pareil si nous, les agents de changement autoproclamés, l’encouragerons de rester pareil. Il changera si nous dirons tous la vérité : qu’il n’y existe pas d’élevage ou d’utilisation d’animaux de quelconque manière qui soient humains, la vérité que la seule alternative humaine est la vie végétalienne, la vérité que l’élevage de quelconque échelle est un désastre éthique et environnemental, la vérité que les animaux sont des personnes comme toi et moi, mais simplement non-humains et qu’ils ont le même droit inhérent que toi et moi à la vie et à la liberté. La vérité que la vie végétalienne n’est pas un choix de « style de vie » mais un impératif moral.


Nous pouvons faire mieux. En effet, nous avons l’obligation de faire mieux.

Je vous invite à voir par vous-mêmes combien peut être accompli quand un petit groupe d’activistes dédiés consacrent tout leur temps et ressources à une éducation végétalienne qui ne sape pas, mais est en harmonie avec notre but ultime – la Libération Animale – et quand le message Go Vegan (deviens végétalien) est central à toute et chacune de ses communications, à partir des ressources en ligne, passant par la littérature imprimée, les publicités, les démonstrations, les affichages, les événements de soutien, aux explorations en profondeur des personnalités d’animaux d’élevage – détaillés dans les portraits individuels publiés sur le Blog de la Prairie.


Sur un budget minime, avec un groupe d’éducateurs de véganisme bénévoles, qui sont déterminés à dire toute la vérité sur la production de la viande, du lait et des œufs, une petite organisation (populaire) comme Peaceful Prairie Sanctuary a pu construire quelque chose d’aussi grand. Alors que les organisations opulentes ont non seulement échoués à mettre en valeur ce message, mais l’ont sapé au travers des années de travail anti-végan. Un monde végétalien éclatant pousse au milieu du monde non-végétalien, un endroit où les animaux réfugiés sont vus et représentés comme les personnes qu’ils sont de droit, un endroit où les résidents humains travaillent inlassablement pour rien de moins qu’une libération totale, un Etat Libre au cœur de ce monde subjugué par l’homme, un endroit où les principes d’abolition sont appliqués en mots, en pensées et en actes. Une enclave végétalienne dont seule la présence a déjà changé la géographie physique, politique, psychologique et spirituelle du monde.

Je vous invite à faire cette expérience par vous-mêmes. Rejoignez nous dans notre lutte afin d’étendre sa portée. Aidez nous à la rendre sans frontières.

Joanna Lucas
Peaceful Prairie Sanctuary


Pitié pour la condition animale

SILENCE, ON SOUFFRE !

« La tragédie du jour suivant, écrivait Edward Gibbon (1) à propos des spectacles romains, consista dans un massacre de cent lions, d’autant de lionnes, de deux cents léopards et de trois cents ours. » Le temps de ces spectacles odieux est révolu (même si divers combats de coqs ou de taureaux font penser qu’on pourrait encore remplir un cirque avec des amateurs de sang). Mais la vérité, si l’on consent à la regarder en face, est que notre société fait preuve d’une plus grande et plus secrète cruauté. Aucune civilisation n’a jamais infligé d’aussi dures souffrances aux animaux que la nôtre, au nom de la production rationnelle « au coût le plus bas ». Pour sept cents fauves massacrés un jour de fête dans l’Empire romain, ce sont des millions d’animaux que nos sociétés condamnent à un long martyre.

N’ayons pas peur des mots : la France est couverte de camps de concentration et de salles de torture. Des convois de l’horreur la sillonnent à tout instant et en tous sens. Pour cause d’élevage intensif, les fermes, devenues des « exploitations », se sont reconverties en centres de détention à régime sévère, et les « fillettes » de Louis XI passeraient pour de véritables hangars face aux dispositifs où l’on enferme des créatures que la nature avait conçues pour la lumière, pour le mouvement et pour l’espace.
En France, 50 millions de poules pondeuses -à qui l’on a souvent tranché le bec au fer rouge- sont incarcérées à vie dans des cages minuscules où elles ne peuvent ni dormir ni étendre les ailes, mais seulement absorber une nourriture éventuellement issue de fosses septiques et de boues d’épuration… Les truies sont sanglées jour et nuit dans des stalles qui leur interdisent toute espèce de mouvement, et ce pendant deux ans et demi… Des veaux de 145 kg sont enchaînés dans l’obscurité en cases de 0,81 m… Des poulets, dits « de chair », ont les flancs si hypertrophiés que leurs os ne les portent plus et qu’il leur est impossible de se déplacer. Au moyen d’un tube de 40 centimètres enfoncé dans l’oesophage, des appareils pneumatiques font avaler chaque jour 3 kilos de maïs brûlant (l’équivalent de 15 kilos pour un humain) à des canards et à des oies immobilisés dans des « cercueils » grillagés, puisque, de toute façon, ils ne peuvent plus se tenir debout. Pour finir cette existence qui a surtout le mérite d’être brève, beaucoup seront transportés dans des conditions effroyables, entassés sans nourriture, sans soins, sans eau, au cours de voyages proprement étouffants, interminables et souvent fatals. Qui a vu cela ne l’oublie plus jamais.
En Chine, où il est courant d’ébouillanter et d’écorcher vifs les animaux, des ours sauvages sont enfermés jusqu’à ce que mort s’ensuive dans des cages où ils ne peuvent pas même s’asseoir et où ils perdent jusqu’à l’usage de leurs membres. Une sonde est en permanence enfoncée dans leur foie pour y prélever la bile, utilisée en médecine traditionnelle. En Occident, la « communauté scientifique » fignole des animaux d’un genre nouveau : sans poils ni plumes ni graisse, aveugles et dotés de quatre cuisses, manifestement conçus pour le bonheur au grand air ! Il serait long, et pénible, de multiplier les exemples.
Pour ces millions, pour ces milliards d’animaux, le simple fait de vivre, depuis la naissance jusqu’à la mort, est un supplice de chaque seconde, et ces régimes épouvantables leur sont infligés pour des raisons si mesquines qu’on a peine à croire que des êtres humains puissent s’en prévaloir sans honte : une chair plus blanche, quelques centimes gagnés sur un oeuf, un peu de muscle en plus autour de l’os. « Cruelles friandises », disait Plutarque (2).
Quant aux animaux sauvages, pour n’en dire qu’un mot, on se doute qu’ils ne sont guère épargnés par le piège, le fusil, le poison, le trafic, la pollution ou la destruction de leur habitat. 8 500 espèces de vertébrés sont menacées d’extinction à court terme. L’homme est seul responsable de cette extermination qui ne peut être comparée qu’aux extinctions massives du mésozoïque. Au Cameroun, les grands singes sont actuellement victimes de ce qui mérite pleinement d’être appelé une destruction systématique, comparable à une sorte de génocide. Et, dans le domaine de la protection des animaux sauvages, ce n’est certes pas la France qui pourra donner des leçons, elle qui montre tant de zèle à légaliser le braconnage.
On a vu récemment de monstrueuses hécatombes (3), de terribles holocaustes (4) où les animaux étaient non pas « euthanasiés », comme on le dit pudiquement, mais massacrés et brûlés par milliers, par millions en Grande-Bretagne, victimes d’une maladie le plus souvent sans réelle gravité (la fièvre aphteuse), mais coupables de gêner le commerce et de déprécier la marchandise. Il faut d’ailleurs savoir que les abattages continuent après l’épizootie et que 450 000 vaches saines sont actuellement sacrifiées en France à « l’assainissement du marché ». Ce traitement, déjà révoltant quand il s’agit de lait ou de choux-fleurs, est-il admissible sur des êtres sensibles, affectueux et craintifs, et qui ne demandent qu’à vivre ? Rares ont été les professionnels qui se sont plaints d’autre chose que du montant ou de la rapidité de versement des primes au moyen desquelles on s’acharne à maintenir coûte que coûte une agriculture de cauchemar : un système d’indemnités après sinistre, une prime à la torture et à la pollution ? Qui n’a pensé aux pires horreurs médiévales en voyant ces crémations en masse, ces charniers remplis à la pelleteuse ? A quelle horreur veut-on nous préparer en appelant « sensiblerie » ou « zoophilie » toute compassion à l’égard de la condition animale ?
Ces condamnés sans langage
Les sentiments et les affaires n’ont jamais fait bon ménage, mais il semble quand même qu’on ait franchi les limites du supportable. Un producteur fait-il encore la différence entre une créature qui souffre et un objet manufacturé, quand il appelle un veau « le produit de la vache » ? Et alors qu’on entend de plus en plus souvent parler d’« organes vitaux » pour les voitures et de « pièces détachées » pour les corps ?
Il est vrai que partout des hommes, des femmes, des enfants sont victimes de l’injustice, de l’arbitraire, de la misère ou de mauvais traitements, que l’humiliation du prochain est un principe universel, que trop d’innocents croupissent en prison. Mais les souffrances s’additionnent sans s’exclure. « Dans le combat pour la vie, écrit Raoul Vanegeim, tout est prioritaire. » Peut-on être heureux quand on sait que d’autres êtres vivants, quels qu’ils soient, gémissent ?
Ceux que la souffrance animale laisse indifférents, fait sourire ou hausser les épaules au nom des « priorités » devraient se demander si leur réaction ne ressemble pas à celle des adeptes de l’inégalité, partisans de l’esclavage jusqu’au début du XIXe siècle, ou des adversaires du vote des femmes voilà à peine plus de cinquante ans. Au Cambodge, au Rwanda, dans les Balkans et ailleurs, n’a-t-on pas fait valoir également une « priorité » entre les plus proches voisins de nationalité, de religion, de « race » ou de sexe pour renvoyer les victimes à l’étrangeté, et si possible à l’animalité, afin de les éliminer plus facilement ?
Notre compassion est-elle si limitée qu’il faille établir des hiérarchies subjectives entre ceux qui méritent d’être sauvés en premier lieu, puis en second, puis plus du tout ? Faudra-t-il attendre qu’il n’y ait plus un seul Européen dans le malheur avant de se soucier des Africains, ou que tous les humains soient comblés pour s’occuper des animaux ? A quel odieux « choix de Sophie » serions-nous alors sans cesse confrontés ?
Claude Lévi-Strauss a écrit : « L’homme occidental ne peut-il comprendre qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il retirait à l’autre, il ouvrait un cycle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d’autres hommes, à revendiquer au profit de minorités toujours plus restreintes le privilège d’un humanisme corrompu aussitôt que né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion ? (…) L’unique espoir pour chacun d’entre nous de n’être pas traité en bête par ses semblables est que tous ses semblables, lui le premier, s’éprouvent immédiatement comme des êtres souffrants. »
Au risque de choquer, demandons-le franchement : pourquoi les hommes auraient-ils le droit de se conduire avec les non-humains comme des barbares avec des innocents, et faudra-t-il toujours être l’inquisiteur, le démon, l’esclavagiste ou l’oppresseur d’un autre ? Quelle vie est a priori méprisable ? Tant que certains se croiront autorisés à maltraiter un être sensible parce qu’il porte des cornes ou des plumes, nul ne sera à l’abri.
La cause des animaux a beaucoup avancé, dans les faits comme dans les mentalités. Rien qu’en France, des dizaines d’associations la défendent, et jamais elle n’a rassemblé dans le monde autant de militants. Quatre-vingt-dix pour cent des Français se déclarent prêts à payer 15 centimes de plus un oeuf de poule libre. Même la législation évolue. Mais peu, et lentement. Et les phénomènes d’extinction massive et d’élevage intensif rattrapent vite les quelques avancées, non pour des motifs sentimentaux ou philosophiques (car l’opinion s’indigne sincèrement des brutalités envers les animaux), mais, encore une fois, pour cette même raison économique, qui s’oppose obstinément à la sensibilité individuelle.
Aux innombrables condamnés sans langage qui espèrent de nous des gestes qui ne viendront pas, nous n’avons à offrir que de bien piètres signes. On ne s’attend pas à ce que les Français deviennent tous végétariens ni, comme certains le demandent, que les droits humains soient étendus au singe. Mais quelle honte y aurait-il à faire un pas dans le sens de la compassion, à créer par exemple un secrétariat d’Etat à la condition animale comme il y en a un à l’économie solidaire ? La Belgique n’a pas craint de le faire. La Pologne a renoncé au gavage ; la Grande-Bretagne envisage d’interdire la chasse à courre. Malgré sa politique agricole, l’Europe s’est déjà timidement mais réellement penchée sur la question de l’élevage, de la chasse, de l’expérimentation et du bien-être. Tôt ou tard, on s’indignera massivement que des hommes aient pu torturer des animaux, même pour des raisons économiques, comme on s’indigne aujourd’hui des massacres romains, des bûchers, du chevalet et de la roue. N’est-il pas préférable que le plus tôt soit le mieux ?
Armand Farrachi.
Animal, Idées

Armand Farrachi
Ecrivain et essayiste, auteur, entre autres, de : Les Ennemis de la terre, Exils, Paris, 1999 ; Les poules préfèrent les cages, Albin Michel, Paris, 2000.
(1) Edward Gibbon (1737-1794), historien anglais, auteur en particulier d’un livre très célèbre : Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, en 1776.
(2) Plutarque (49-125), biographe et moraliste grec, auteur en particulier des Vies parallèles.
(3) Du grec hékatombé qui veut dire : « sacrifice de cent (hékaton) boeufs (bous) ».
(4) Du grec holocaustum, « brûlé tout entier ».

Quel fol oubli de la condition mortelle

(1) Aucun homme ne souffre qu’on s’empare de ses propriétés ; et, pour le plus léger différend sur les limites, on a recours aux pierres et aux armes. Et pourtant la plupart permettent qu’on empiète sur leur vie; on les voit même en livrer d’avance à d’autres la possession pleine et entière. Ou ne trouve personne qui vous fasse part de son argent, et chacun dissipe sa vie à tous venants.

Tels s’appliquent à conserver leur patrimoine, qui, vienne l’occasion de perdre leur temps, s’en montrent prodigues, alors seulement que l’avarice serait une vertu.

(2) Je m’adresserai volontiers ici à quelque homme de la foule des vieillards : « Tu es arrivé, je le vois, au terme le plus reculé de la vie humaine; tu as cent ans on plus sur la tête ; hé bien, calcule l’emploi de ton temps; dis-nous combien t’en ont enlevé un créancier, une maîtresse, un accusé, un client; combien tes querelles avec ta femme, la correction de tes esclaves, tes démarches officieuses dans la ville. Ajoute les maladies que nos excès ont faites; ajoute le temps qui s’est perdu dans l’inaction, et tu verras que tu as beaucoup moins d’années que tu n’en comptes.

(3) Rappelle-toi combien de fois tu as persisté dans un projet; combien de jours ont eu l’emploi que tu leur destinais; quels avantages tu as retirés de toi-même ; quand ton visage a été calme et ton coeur intrépide; quels travaux utiles ont rempli une si longue suite d’années; combien d’hommes ont mis ta vie au pillage, sans que tu sentisses le prix de ce que tu perdais; combien de temps t’ont dérobé des chagrins sans objet, des joies insensées, l’ âpre convoitise, les charmes de la conversation: vois alors combien peu il t’est resté de ce temps qui t’appartenait, et tu reconnaîtras que ta mort est prématurée. »

(4) Quelle en est donc la cause? mortels vous vivez comme si vous deviez toujours vivre.

Il ne vous souvient jamais de la fragilité de votre existence; vous ne remarquez pas combien de temps a déjà passé ; et vous le perdez comme s’il coulait d’une source intarissable, tandis que ce jour, que vous donnez à un tiers ou à quelque affaire, est peut-être le dernier de vos jours. Vos craintes sont de mortels; à vos désirs on vous dirait immortels.

(5) La plupart des hommes disent : A cinquante ans, j’irai vivre dans la retraite; à soixante ans, je renoncerai aux emplois. Et qui vous a donné caution d’une vie plus longue ? qui permettra que tout se passe comme vous l’arrangez ? N’avez-vous pas honte de ne vous réserver que les restes de votre vie, et de destiner à la culture de votre esprit le seul temps qui n’est plus bon à rien ? N’est-il pas trop tard de commencer à vivre lorsqu’il faut sortir de la vie ?

Quel fol oubli de notre condition mortelle, que de remettre à cinquante ou soixante ans les sages entreprise, et de vouloir commencer la vie à une époque où peu de personnes peuvent parvenir!

Sénèque, De la brièveté de la vie

La mort n’est rien pour nous

Habitue-toi en second lieu à penser que la mort n’est rien pour nous, puisque le bien et le mal n’existent que dans la sensation. D’où il suit qu’une connaissance exacte de ce fait que la mort n’est rien pour nous permet de jouir de cette vie mortelle, en nous évitant d’y ajouter une idée de durée éternelle et en nous enlevant le regret de l’immortalité. Car il n’y a rien de redoutable dans la vie pour qui a compris qu’il n’y a rien de redoutable dans le fait de ne plus vivre. Celui qui déclare craindre la mort non pas parce qu’une fois venue elle est redoutable, mais parce qu’il est redoutable de l’attendre est donc un sot.

C’est sottise de s’affliger parce qu’on attend la mort, puisque c’est quelque chose qui, une fois venu, ne fait pas de mal. Ainsi donc, le plus effroyable de tous les maux, la mort, n’est rien pour nous, puisque tant que nous vivons, la mort n’existe pas. Et lorsque la mort est là, alors, nous ne sommes plus. La mort n’existe donc ni pour les vivants, ni pour les morts puisque pour les uns elle n’est pas, et que les autres ne sont plus. Mais la foule, tantôt craint la mort comme le pire des maux, tantôt la désire comme le terme des maux de la vie. Le sage ne craint pas la mort, la vie ne lui est pas un fardeau, et il ne croit pas que ce soit un mal de ne plus exister. De même que ce n’est pas l’abondance des mets, mais leur qualité qui nous plaît, de même, ce n’est pas la longueur de la vie, mais son charme qui nous plaît. Quant à ceux qui conseillent au jeune homme de bien vivre, et au vieillard de bien mourir, ce sont des naïfs, non seulement parce que la vie a du charme, même pour le vieillard, mais parce que le souci de bien vivre et le souci de bien mourir ne font qu’un. Bien plus naïf est encore celui qui prétend que ne pas naître est un bien et que la vie est un mal. Par exemple, celui qui dit : «Et quand on est né, franchir au plus tôt les portes de l’Hadès.»

Car si l’on dit cela avec conviction, pourquoi ne pas se suicider ? C’est une solution toujours facile à prendre, si on la désire si violemment. Et si l’on dit cela par plaisanterie, on se montre frivole sur une question qui ne l’est pas. Il faut donc se rappeler que l’avenir n’est ni à nous, ni tout à fait étranger à nous, en sorte que nous ne devons, ni l’attendre comme s’il devait arriver, ni désespérer comme s’il ne devait en aucune façon se produire.

Lettre à Ménécée (lettre conservée par Diogène Laërce),
traduction R. Genaille (1933).

Source http://web.archive.org/web/20041216052733/textesphilo.com/index.html